Les Laïcs Trinitaires

Charité en acte : fruit d’un travail intérieur

//Charité en acte : fruit d’un travail intérieur

Il s’est passé quelque chose : un événement douloureux ou une véritable catastrophe ou simplement une anectode mais qui a pris une telle importance que le bel équilibre d’autrefois n’est plus. Comment dans ce tohu-bohu ressaisir la vie, reconstruire autrement un nouvel équilibre ?

Ou bien au contraire, il ne s’est rien passé. Pensons aux adultes dont l’enfance a été détruite. Ils n’ont pas eu le minimum vital, même pas un regard qui vous espère, un sourire qui vous donne envie de vivre, une affection qui vous donne le goût d’aimer ; bien au contraire un regard de mépris dans le meilleur des cas, souvent la haine qui vous glace les os. Comment ces adultes dont l’enfance a été brisée peuvent-ils mettre en acte un amour qu’ils n’ont jamais reçu ?

Celui qui a suffisament investi sa vie intérieure peut, souvent malgré lui, être tuteur sur la roule d’un résilient. L’enfant humilié ou plus tard l’adulte dont l’enfance a été piétinnée cherche à s’appuyer sur une compassion qu’il va d’abord éprouver.  Ce « tuteur » qui pourrait m’aider à construire une nouvelle dignité est-il suffisamment solide et désintéressée ? 

Mettre en acte un amour juste et contenant, c’est ce que Jean Vanier appelle la compassion compétente qui s’appuie sur la vie intérieure.

Ce que je cherche à vivre dans ma relation d’aide, c’est d’être à l’écoute de ma vie intérieure mais aussi de la vie intérieure de l’autre, celui attend de moi de l’aide. Ecouter l’autre dans le meilleur de lui-même, au delà du pire qu’il a pu commettre, chercher dans tout être aussi défiguré qu’il soit cette force de vie enfouie en lui, c’est le défi de la relation d’aide.

La bonté et nous pouvons même dire la beauté existe en tout être, comme déjà là peut-être non encore intégrée mais disponible, peut-être profondément enfouie, à peine visible mais perceptible si notre regard cherche dans cette direction

A la prison psychiatrique de Château-Thierry où j’ai été aumonier, ce qui me sautait aux yeux d’abord, c’était la misère. Comme le regard plonge dans les ténèbres sans rien saisir de la lumière, entrer dans une cellule, c’est recevoir en pleine face la misère de l’homme : misère matérielle, morale, affective et spirituelle. Ils ont tout perdu. Je vous livre simplement les paroles d’un détenu classé psychotique maniaco-dépressif qui criait lors d’un groupe biblique : On m’a tout pris, ma liberté, ma dignité, mon humanité. On m’a cassé la rotule… » Suivit alors une longue liste de tout ce qu’il avait subi.

Ne sachant plus comment apaiser sa violence, je lui criais alors : Christophe, on vous a donc tout pris, il ne vous reste plus rien. Si, hurla-t-il, il me reste ma foi et ça, personne ne me la prendra ;

Voilà la grandeur de l’homme, voilà ce qu’il faut chercher dans tout être humain, aussi brisé, apparemment aussi délabré soit-il. Le regard qui s’habitue à la pénombre finit par saisir une lumière naissante.

Il y a, en l’homme, une intuition divine, une vie spirituelle ou intérieure.

Il est temps maintenant que je vous présente Marie. Elle a cinquante ans, deux enfants, 2 petits-enfants. Elle ne vit pas avec les pères de ses enfants. Elle est abstinente de drogue depuis 30 ans et d’alcool depuis 10 ans. Junkie à l’âge de 12 ans dans des squats sordides du quartier St Eustache, elle se procurait la drogue dans la rue St Denis, elle a vu mourir sous ses yeux Raphaël à cause du contenu d’une seringue qu’elle avait failli s’inoculer avant lui.

Marie, enfant, a passé son temps à se cacher sous la table, dans les placards jusque dans la chambre froide, pour échapper au regard des autres perçus comme hostiles. Surtout à partir de sept ans et demie, quand sa mère qu’elle ne connaissait pas, l’a arrachée à son grand-père pour l’emmener vivre chez elle.

Après le viol qu’elle subit de la part de son beau-père, elle fugue et commence à se droguer, elle avait neuf ans et demie. Marie ne s’aimait pas. Encore jusqu’à qu’il y a 10 ans, il lui arrivait de cracher sur son reflet dans le miroir. Ces comportements traduisent une haine de soi. Ce mépris de soi est projeté largement sur les autres et sur Dieu perçu comme tout-puissant et terrifiant

Dans un premier temps, il est difficile pour elle de s’appuyer sur une telle projection sur Dieu pour construire son rétablissement. La notion de puissance supérieure des Alcooliques anonymes lui sert de tremplin pour reconnaître en elle sa vie intérieure.

Félicité qui n’avait jamais mis les pieds dans une église, cachée derrière un pilier de l’église St Leu, va aussi faire une expérience salutaire. Le signe de la tendresse de Dieu lui est révélée dans la liturgie. Du fond de sa cachette, elle fait l’expérience d’une douceur venue d’ailleurs, mais tellement plus tangible, plus palpable que l’opium qu’elle a dans sa poche.

A dix huit ans, la seule expérience de tendresse pour Félicité, c’est l’opium, cette drogue qui vous enveloppe dans un cocon de bien-être qui fait que le temps n’existe plus. La tendresse redoutable de cette belle séductrice vous entraîne alors dans la spirale des volutes de l’illusoire bonheur. La tendresse de Dieu, elle, est bien différente. Elle ne séduit pas par une fausse douceur, mais naît de la vérité d’une rencontre. Douceur certes, mais aussi force, puissance. Apaisé par cette vraie tendresse, son cœur desséché initie un premier battement et se met à réanimer sa vie intérieure. Dans ce passage de la mort à la vie, naît comme le balbutiement d’une première prise de conscience d’être aimée et d’être capable d’aimer. Félicité va commencer à s’ouvrir à l’autre et entrer résolument dans un chemin long et difficile de rétablissement.

Dans un chemin de reconstruction intérieure, le désir de vie quand il rejoint au fond de l’être une source qui le transcende devient perceptible expérimentalement et permet de franchir de plus en plus consciemment les étapes. C’est une aide indispensable qui passe par l’engagement et l’action.

La source transcendante est capitale dans le rétablissement. Que cette source s’appelle foi, spiritualité, puissance suprérieure, elle permet un lâcher-prise. Quand on n’a rien reçu ou moins que le minimum vital, on a besoin de faire l’expérience de recevoir pour aller mieux.

Qu’elle soit consciente ou pas, qu’elle soit nommée ou pas, une force de reconstruction possible est disponible, d’autant plus efficace qu’elle est reconnue comme telle, qu’elle s’appuie sur un lâcher-prise, sur l’Autre et sur les autres.

L’essentiel d’un chemin de rétablissement se joue dans la relation même, à condition que la relation d’aide se pose dans une démarche claire. Je ne suis pas sauveur de l’autre, juste un humble soutien sur son chemin et dans le lieu de ma compétence.

Nous sommes nés dans une culture, nous avons acquis des savoir-faire, nous savons jusqu’où nous pouvons aller et surtout jusqu’où nous ne pouvons pas aller, par exemple dans la realtion fusionnel ou l’emprise sur l’autre. Le langage pour l’autre où tout notre être s’engage, nous constitue comme éventuel tuteur. Mais ce langage n’est qu’un outil au service de l’homme.

Cette liberté acquise grâce à l’acquisition d’une possible compassion compétente, nous rend capable d’une plus grande adaptation à l’autre. Nous pouvons alors apprendre d’autres langues et comprendre l’autre dans sa propre langue.

Le travail intérieur, c’est consentir à perdre certains de nos appuis, de notre sécurité pour gagner en universalité. En christianisme le mot qui dit parfaitement cela est le mot communion.

Père Bernard-Marie Geffroy

2018-07-21T11:29:03+00:00