Les Laïcs Trinitaires

Expérience personnelle de l’Amour de Dieu

//Expérience personnelle de l’Amour de Dieu

Interview de Bernard-Marie GEFFROY

Question 1 : Vous êtes prêtre et religieux, converti : pouvez-vous nous dire comment vous êtes passé de l’athéisme total à une foi catholique radicale ?

L’athéisme je l’ai décidé très tôt, à l’adolescence, en classe de 3e. Ce choix était lié à une souffrance : d’abord le décès de mon père à l’âge de 8 ans, puis la séparation d’avec mon frère jumeau parce que j’avais obtenu le concours d’entrée dans une école militaire. Cette école s’est avérée être une école d’enfants soldats, avec des sous-officiers qui se retrouvaient là car ils étaient considérés comme ingérables dans les bataillons. On les mettait là comme dans un placard et nous, enfants, en avons subi les conséquences. Souffrance, entrée dans la violence, révolte et en classe de 3e, j’ai pris la décision « d’entrer en athéisme. » Ensuite, j’ai vécu une vie sans Dieu pendant des années et des années. Plus tard, j’ai vécu une autre souffrance affective, de rupture, quelque chose de très profond, très douloureux qui a fait que je me suis posé la question du sens de ma vie : à quoi sert-elle ? Peut-on lui donner un sens ? J’ai cherché des réponses à mes questions dans des mouvements divers : New-Age, ésotérisme, anthroposophie… Tous ces mouvements m’ont donné un début de réponse à mes questions, mais je restais insatisfait : j’étais surtout attiré par le sens qui transcende ce que l’on peut appréhender sur terre, le désir de comprendre ce qu’on fait là finalement ?! Dans le cadre de ces recherches, quelqu’un m’a parlé du « maitre Jésus ». Il s’agissait d’un médecin un peu spécial… Mais j’ai commencé personnellement à entrevoir que Jésus n’était pas qu’une entité spirituelle, conceptuelle, éloignée et indifférente, mais Quelqu’un que l’on pouvait rencontrer. Des années après, vers l’âge de 30 ans, je me suis retrouvé dans un monastère à Soligny la Trappe pour réviser un concours et seulement pour cela… mais j’avais un autre désir intime, dont je n’avais pas conscience : celui de comprendre l’intérêt d’entrer en relation avec Jésus ? Ce sont les moines qui m’ont montré que cette fréquentation du Christ pouvait rendre heureux : en les voyant j’en ai été très surpris ! Malgré leur vie que je trouvais aberrante, je me suis laissé toucher ; d’abord par le moine qui m’a accueilli et qui m’a montré l’oratoire en s’agenouillant devant le tabernacle, avec la petite lumière rouge : la manière dont il a plongé, cette génuflexion m’a rappelé mon enfance. Là j’ai été vraiment touché par cette inclination devant Quelqu’un de plus grand que soi et à ce moment-là j’ai aperçu l’abbatiale dans la brume : petite lumière rouge/abbatiale, j’ai fait le lien intérieurement… Le dimanche suivant je me suis dit qu’il fallait en avoir le cœur net et je suis allée voir l’abbatiale, la Messe commençait… J’étais derrière un pilier, je revivais des souvenirs : l’odeur de l’encens, cette ronde méticuleusement réglée autour de l’autel, ces moines qui semblaient faire quelque chose de si important qui paraissait le centre du monde, leur monde en tous cas… Moi j’étais là en spectateur mais au moment où le moine a élevé l’Eucharistie, le Ciel m’est « tombé » sur la tête ! C’est étonnant à raconter parce que c’est intérieur et extérieur à la fois… Ce que j’ai vu sur l’autel je le ressentais aussi en moi, cette transcendance, cette grandeur de Dieu qui venait désigner l’Hostie, comme un cône de puissance que je ressentais dans mon cœur en même temps : mon cœur a commencé à revibrer, à s’ouvrir à la transcendance… et je suis parti sans parler aux moines de mon expérience, mais avec l’idée que le seigneur m’avait profondément touchée et m’attendait : mais où ?  J’étais en train de conduire ma voiture quand j’ai compris que quelque chose s’était passé dans mon cœur : je ressentais un désir profond de pureté renouvelée, de réconciliation avec les autres et avec le seigneur. Alors, je suis entré dans une église : l’église St Pierre, une église gothique magnifique. L’architecture me parlait de la beauté de Dieu, même si j’étais comme écorché vif en même temps… Il était important que je sois accueilli à ce moment-là et c’est un évêque émérite qui revenait d’Afrique qui m’a reçu dans le sacrement de réconciliation : les mots qu’il m’a dits étaient tout simples, de bon sens, mais ce qui m’a touché le plus c’est sa sainteté, ce qui passait à travers lui, c’est- à dire l’Amour de Dieu qui venait me remettre dans l’estime de moi-même, dans la vitalité de mon baptême. Cette rencontre me marquera toute ma vie. Après tout cela : comment ne pas vouloir changer de vie ? C’est ce qui m’est arrivé, c’est ce que j’ai choisi : je suis entré dans un ordre religieux : l’Ordre de la Ste Trinité et des captifs, un Ordre lié à la libération de ceux qui sont empêchés d’entrer dans cet Amour qui nous attend et nous espère et qui s’appelle la Ste Trinité.

Question 2 : Qu’est-ce que les laïcs et religieux de la famille Trinitaire apportent à l’Eglise et au monde ?

Les laïcs et religieux trinitaires partagent une spiritualité qui a été confiée à un homme : Saint Jean de Matha. Au XIIe siècle, cet homme a été touché par la souffrance des chrétiens qui étaient emprisonnés dans les geôles d’Afrique du Nord suite aux Croisades, aux razzias ou à ce qui peut se passer sur la mer… Saint Jean de Matha a donc voulu les racheter, eux qui étaient persécutés à cause de leur foi. Sa première préoccupation fut de vivre de cet amour libérateur qui l’envoyait, qui avait mis ce désir dans son cœur. A Cerfroid dans l’Aisne, il va fonder une petite communauté de prière avec des ermites et des étudiants en théologie (Il était lui-même professeur de théologie à Paris) A partir de là il va y avoir une solidité liée à cette vie fraternelle et cette vie de prière, car c’est à partir de cet amour reçu, accueilli que l’on peut rayonner et redonner aux autres ensuite. Il a donc organisé des expéditions de rachat dans lesquelles les Trinitaires traversaient la mer Méditerranée pour racheter avec de l’argent, les chrétiens persécutés, emprisonnés. Ces expéditions ont duré des siècles autour du bassin méditerranéen. Mais ce charisme originel a été élargi à notre époque contemporaine aux formes « d’esclavages modernes ». Cet esclavage est celui des personnes qui sont empêchées d’entrer dans ce lieu intérieur où Dieu est présent : tous ceux qui sont blessés et qui ne peuvent pas s’appuyer sur un Amour qu’on ne leur a pas annoncé ou un Dieu que l’on a déformé, un Dieu qu’ils imaginent à travers leurs propres souffrances. Et cela c’est insupportable pour Dieu et insupportable pour quelqu’un qui accueille cette spiritualité, ce charisme. Ces « captifs » sont aussi ceux qui sont « aux périphéries », à ceux qui ont perdu le sens et le goût de la vie. Il est primordial de donner l’Espérance à ceux qui l’ont perdu, à ouvrir les portes à ceux qui sont emprisonnés dans l’amertume, dans la violence, dans l’addiction etc.

Les religieux partagent cette préoccupation avec les laïcs, c’est cela la famille Trinitaire : signifier cette préoccupation de Dieu libérateur pour que chaque baptisé puisse comprendre que c’est aussi sa mission à lui. Notre mission, notre spiritualité nous amènent à le vivre avec des arêtes vives pour que ce soit visible et que chaque baptisé se sente responsable de ce désir de Dieu, d’annoncer cet amour libérateur, rédempteur qui remet debout, qui permet d’entrer dans un chemin de libération, de guérison qui est l’affaire de tous.

Question 3 : accompagner et prier pour des personnes en grande souffrance c’est beau, mais… pour quel résultat ?

Le résultat je le vois ! C’est ce qui fait que je suis heureux, je le constate, je le vois sur les visages. C’est souvent dans les accompagnements au long cours. J’accompagne des personnes durant des années ! Et je peux relire tout ça et dire que Dieu était là, Dieu est passé, a rencontré la personne, a reconstruit, a libéré, a guéri parfois vraiment certaines blessures. C’est un constat et c’est un éblouissement même, une action de grâce ! C’est le sens de ma mission, de mon appel. Si le Seigneur m’a sollicité avec autant de force c’est pour cette mission, j’en suis persuadé. Maintenant il est très important que des réseaux se forment, pour ne pas être piégé par l’exclusivité : des réseaux chrétiens mais en partenariat avec des associations par exemple. Il y a quelque chose qui circule, un réseau qui draine de la vitalité… Le Christ provoque cela parce que c’est ce qu’Il veut faire par Sa Passion et Sa Résurrection : donner la force et le courage de traverser la souffrance, traverser la dépression par exemple, traverser la fragilité psychologique. Pourquoi ? Parce que c’est cela la Bonne nouvelle ! On demande à Dieu qu’il se révèle à travers une croissance – croissance humaine et spirituelle – pas la croissance que l’on imagine mais la croissance dans la confiance en Dieu, dans l’ouverture à la vie, dans la capacité d’aimer au-delà de nos critères binaires amis/Pas amis… Le Christ nous enseigne que nous sommes capables d’aimer au-delà de nos petites catégories, nos petits schémas réducteurs, par Sa puissance… et c’est souvent dans la souffrance que cela se fait bien sûr. Mais c’est une souffrance qui a un sens, une souffrance qui donne la vie, une souffrance qui n’écrase pas, qui n’humilie pas, une souffrance qui est le creuset même d’où jaillit la vie. Et pour cela il est impossible de ne pas rendre grâce quand on en prend conscience et cela donne envie de le vivre à 100%.

Question 4 : A l’heure où certains s’investissent pour évangéliser le continent numérique, vous vous situez plutôt dans l’évangélisation des profondeurs : pourquoi est-ce si important ?

Je trouve que c’est très complémentaire. L’annonce explicite est très importante, particulièrement à notre époque où l’on ne parle plus de Dieu du moins, dans nos sociétés occidentales. Il faut vraiment fouiller pour trouver des traces de Dieu, on ne peut que constater qu’il y a une espèce de déni de Dieu incroyable ! Pourtant Dieu n’est pas mort ! Dieu est occulté, mis sous le boisseau. Le mettre sur le lampadaire c’est notre mission de baptisés. Que des professionnels du numérique annoncent l’Evangile par ce canal très important et qui touche beaucoup de personnes – surtout des jeunes – c’est tellement important ! Mais cela ne suffit pas. Il y a aussi une préparation du cœur à recevoir ce message. Et si l’on veut vraiment des racines, si l’on veut vraiment que les jeunes accueillent ce message explicite, il faut aussi partir de l’intériorité. Beaucoup de jeunes oublient -ou bien on ne leur a jamais dit – qu’ils avaient en eux une profondeur, un lieu de présence de Dieu en eux : l’âme, qui est laissée en jachère, alors ils sont blessés et perdus. J’ai envie de leur dire : « au fond de vous il y a toute une richesse que vous ignorez : cette puissance de Dieu, cette présence de Dieu en vous est capable de vous faire grandir, de vous faire entrer dans un chemin de guérison, de libération : c’est plutôt une Bonne nouvelle ! »
Et c’est à partir d’une expérience de Dieu – pas seulement intellectuelle ni conceptuelle, pas simplement par des témoignages extérieurs – mais une expérience personnelle de l’Amour de Dieu, de Sa présence en nous, entre nous, Sa présence dans l’intimité du cœur que l’on peut accueillir ce fameux message explicite qui est tellement important…

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2018-09-01T14:19:37+00:00